Pour ce quatorzième numéro du cycle « Parlons Science Ouverte », le CCSD a proposé de mettre à l’épreuve le concept “d’ouverture” par l’openwashing, ou la subversion de l’open dans la publication scientifique. Comment une notion devenue largement légitime et valorisante peut-elle, dans certains cas, masquer des pratiques restées partiellement fermées, propriétaires ou commerciales ?
Ce webinaire a donné la parole à Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeure des universités en sciences de l’information et de la communication au laboratoire Elico de l’Université Claude Bernard Lyon 1, et à Hans Dillaerts, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication au laboratoire Lerass de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Leurs travaux s’inscrivent dans le projet ROR² (Recherche Ouverte et Responsable x Research On Research), financé par l’ANR dans le cadre du programme RESO (Recherche sur les pratiques et enjeux de la science ouverte).
Un découplage entre discours et pratiques
L’enjeu du webinaire n’était pas de condamner l’open access, mais d’en interroger les conditions de possibilité : qui définit l’ouverture, quels dispositifs la rendent effective, et lesquels au contraire en affaiblissent le sens ?
Les chercheur·es invité·es proposent de penser l’openwashing comme un phénomène de découplage entre les valeurs affichées de l’open access (démocratisation, accessibilité, circulation des savoirs…) et les moyens effectivement mobilisés : frais de publication (APC), captations commerciales, plateformes propriétaires, usages opportunistes du label « open ». Cette notion de découplage désigne une situation dans laquelle les discours et les normes officiellement affichés ne correspondent pas pleinement aux pratiques mises en œuvre, sans pour autant supposer systématiquement une intention de tromper.
Apparu à la fin des années 2000 dans le champ du logiciel libre et de l’open data, le terme « openwashing » n’a été repris pour qualifier la publication scientifique qu’au début des années 2020. Les critiques sur la marchandisation de l’ouverture (APC, stratégies des grands éditeurs, revues prédatrices) existaient déjà avant cela, mais sans être formalisées sous cette appellation.
Les intervenant·es insistent sur le caractère non normatif de leur définition : il ne s’agit pas de juger les pratiques des acteurs, mais d’objectiver des mécanismes. L’openwashing y est décrit comme une forme de déviance à bas coût, qui ne prend pas la forme d’une fraude spectaculaire mais s’installe progressivement dans les routines professionnelles, au point de devenir parfois invisible.
Ces travaux font l’objet d’un préprint co-écrit par les deux intervenant·es et Guillaume Silhol, déposé sur HAL : Légitimations et subversions de l’Open : pour une analyse de l’openwashing dans la publication scientifique.
Des manifestations concrètes : du rebranding éditorial au flipping par bouquets
De quelles manières peut donc se manifester l’openwashing, encore en cours d’analyse dans le cadre du projet ?
Des réseaux sociaux académiques qui se transforment en éditeurs, situation illustrée par le cas d’Academia Après avoir envisagé, sans y donner suite, de revendre les articles déposés par les chercheurs, la plateforme a lancé un catalogue de revues en gold open access, aujourd’hui composé d’une vingtaine de titres. Ces revues, dont les comités éditoriaux sont souvent issus de la plateforme elle-même et mobilisent des chercheurs situés en marge du système de publication dominant, ne partagent avec l’open access que l’accès gratuit aux articles, sans reprendre les autres dimensions de la science ouverte.
Le rebranding de revues existantes par l’ajout du mot « open » dans leur titre, accompagné d’un élargissement de la ligne éditoriale. Ce phénomène permet à certains éditeurs de cibler de nouveaux marchés, notamment dans les pays d’Asie ou d’Europe de l’Est, où les tarifs d’APC pratiqués sont parfois inférieurs à ceux des marchés ouest-européens, et de récupérer une partie des articles refusés par des revues plus prestigieuses.
Le détournement du flipping. À l’origine, le flipping désigne la bascule d’une revue du modèle abonnement vers un modèle open access porté par sa communauté scientifique. Les intervenant·es montrent comment ce mouvement, né d’une démarche de réappropriation éditoriale, a été réinvesti par certains grands éditeurs qui basculent désormais des bouquets entiers de revues vers le gold open access dès qu’un seuil de pourcentage d’articles en accès ouvert est atteint, en imposant aux rédactions des objectifs de croissance du nombre d’articles publiés.
Enfin, on observe la multiplication des sollicitations non personnalisées envoyées par des éditeurs pourtant légitimes (invitations à soumettre un article, à rejoindre un comité éditorial, à devenir rédacteur en chef…) dont la rhétorique entretient un parallèle troublant avec celle des revues prédatrices. Un travail de comparaison avec l’analyse historique de la « confiscation de la langue » a été proposé à ce sujet, pour interroger comment le vocabulaire de l’ouverture peut être vidé de son sens originel au profit d’objectifs commerciaux.
Ce que disent les chercheurs eux-mêmes
Les premiers résultats issus des focus group menés dans le cadre de ROR² (neuf réalisés sur les dix initialement prévus à ce jour) montrent que les chercheurs mobilisent plusieurs représentations de l’ouverture, parfois sans en avoir pleinement conscience : celle ancrée dans les valeurs de la science, celle portée par les politiques publiques et institutionnelles, et celle façonnée par les plateformes. Cette pluralité s’accompagne d’injonctions parfois contradictoires comme publier en open access tout en visant des revues à fort facteur d’impact, qui poussent les chercheurs à ajuster leurs stratégies au cas par cas, selon les pressions du moment.
Ce sont les plateformes privées qui réussissent le mieux à faire tenir ensemble ces différents registres dans leur discours commercial, jusqu’à devenir une référence implicite dans la façon même dont les chercheurs parlent de leurs pratiques d’ouverture.
Des questions ouvertes pour la suite des travaux
Les échanges en fin de séance ont permis d’aborder plusieurs prolongements du sujet : l’absence de prévisions fiables sur l’évolution du flipping à grande échelle, faute de travaux disponibles sur la question ; la précarité des jeunes chercheurs, identifiée comme parmi les premiers freins à une appropriation assumée des pratiques ouvertes ; et la place de l’intelligence artificielle générative, perçue non comme un facteur aggravant en soi, mais comme une technologie dont l’articulation avec les principes de transparence et de reproductibilité de la science ouverte conditionnera sa contribution, positive ou non, au phénomène.
Les travaux du projet ROR² se poursuivent, notamment autour de l’analyse d’un corpus de revues rebaptisées « open » et de l’exploitation des données du projet Harbinger.