Comment se négocie la science ouverte au sein d’un projet financé : le cas du projet JuDDGES « Parlons Science Ouverte #12 »

Écrit par Léo Raimbault

Dans le cadre du cycle “Parlons Science Ouverte”, le CCSD a proposé un webinaire consacré à une question centrale et souvent peu visible : comment la science ouverte se construit concrètement au sein d’un projet de recherche interdisciplinaire et international à financement européen, soumis à des contraintes scientifiques, techniques, institutionnelles et politiques ?

Ce webinaire a donné la parole à Candice Fillaud, ingénieure de recherche et à Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeure en Sciences de l’Information et de la Communication et , toutes deux à l’Université Claude Bernard Lyon 1 et au laboratoire Elico. Elles travaillent notamment sur le workpackage Science Ouverte du projet JuDDGES (Judicial Decision Data Gathering, Encoding and Sharing) qui a été le cas d’étude de ce webinaire.

À travers ce webinaire, les intervenantes ont pu apporter un retour documenté et situé sur la manière dont, au sein d’un projet financé, la science ouverte se négocie, s’ajuste et se redéfinit au fil des interactions entre chercheurs, disciplines, institutions et cultures de recherche.

JuDDGES : un projet à la croisée des disciplines

JuDDGES, un projet financé par le programme CHIST ERA, s’inscrit dans un champ de recherche encore peu exploité à grande échelle : l’analyse par traitement du langage naturel des mécanismes de prise de décision dans le domaine judiciaire.

Son objectif principal vise à développer des outils open source permettant l’analyse automatisée de dossiers juridiques et jugements de tribunaux pénaux, afin de mieux comprendre les mécanismes de prise de décision au sein des tribunaux. Il s’appuie de fait sur une collaboration étroite entre plusieurs disciplines : l’informatique, la psychologie, le droit et les sciences de l’information, tout en réunissant des équipes britanniques, polonaises et françaises.

Au-delà de ses objectifs scientifiques, JuDDGES se distingue par l’intégration explicite et structurée d’un volet science ouverte doté de moyens propres, au cœur du projet. Une singularité qui en fait un terrain particulièrement riche pour observer la science ouverte “en train de se faire”. Ce choix, loin d’être trivial, a permis de positionner la science ouverte non comme un simple ensemble d’obligations, mais comme un axe structurant du projet.

La science ouverte comme espace de négociation permanente

Un des enseignements centraux du webinaire tient à la manière dont la science ouverte apparaît, dans JuDDGES, comme un processus fondamentalement négocié. Les intervenantes ont montré que l’ouverture ne se décrète pas : elle se construit dans un dialogue constant entre acteurs aux attentes, aux contraintes et aux cultures différentes.

Certaines disciplines comme l’informatique, disposent de pratiques d’ouverture très ancrées, notamment autour du partage du code, de la documentation et de la réutilisation des données. Cependant, ces pratiques ne sont pas toujours identifiées ou revendiquées comme relevant de la science ouverte. À l’inverse, au sein d’autres disciplines, l’ouverture est plus explicitement discutée, mais se heurte à des limites juridiques, éthiques ou méthodologiques.

À cela s’ajoutent les différences liées aux contextes nationaux et aux agences de financement, qui imposent des cadres, des outils et des temporalités parfois divergents. La science ouverte devient alors un lieu de médiation, nécessitant un important travail d’explicitation, d’alignement des vocabulaires et de recherche de compromis.

Candice Fillaud et Chérifa Boukacem Zeghmouri mobilisent à ce propos la notion de “diplomatie de la science ouverte”, citant Anne Lehmans, professeure en science de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux. Par ce concept, elles qualifient ce travail souvent invisible mais essentiel, fait d’ajustement continus, de discussions et de négociations, sans rapport de force explicite, mais non sans tension.

Le “coût d’entrée” de la science ouverte

Les échanges ont également permis de mettre en lumière ce que Candice Fillaud désigne comme le “coût d’entrée” de la science ouverte dans une recherche interdisciplinaire. Celui-ci dépasse largement la seule conformité à des exigences institutionnelles.

Il recouvre notamment :

  • le temps nécessaire à l’appropriation des pratiques et des outils d’ouverture
  • l’effort d’acculturation aux méthodes, aux normes et aux vocabulaires d’autres disciplines
  • l’adaptation à des outils imposés par les agences de financements, comme dans le cas de la rédaction de plan de gestion de données
  • et un investissement intellectuel important pour articuler ingénierie de la science ouverte et réflexion épistémologique

Ce coût devient particulièrement visible dans les moments où le projet rencontre des difficultés techniques. Lorsque la production scientifique est ralentie, la science ouverte se trouve elle aussi mise en tension : ouvrir suppose qu’il y ait du savoir produit à ouvrir, et interroge la manière dont l’échec, l’incertitude ou les résultats intermédiaires peuvent – ou non – être partagés.

Observer la science ouverte en train de se faire

Au fil du projet, Candice Fillaud et Chérifa Boukacem Zeghmouri ont été amenées à adopter une posture réflexive, consistant à observer non seulement les pratiques d’ouverture, mais aussi leur propre rôle au sein du projet. Cette démarche conduit à évoquer l’idée d’une forme d’ethnologie de la science ouverte, attentive aux interactions, aux ajustements et aux dynamiques collectives qui façonnent les pratiques.

Cette approche permet de considérer la science ouverte non comme un simple cadre normatif ou un ensemble de bonnes pratiques, mais comme un objet de recherche à part entière, inscrit dans des contextes sociaux, institutionnels et techniques particuliers .

En donnant à voir la science ouverte telle qu’elle se pratique et se fabrique concrètement, avec ses avancées et ses résistances, ce projet de recherche nous invite à la penser non comme une évidence, mais comme un processus vivant, négocié et profondément collectif.

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